Benjamin Gérard Assouzo’o [CAMTEL] : « Nous demandons moins d’ingérence de la Banque mondiale ! »

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Benjamin Gérard Assouzo'o

(TIC Mag) – Forcément agacé par les différentes sorties médiatiques et avis de la Banque mondiale ces dernières semaines au sujet de la Cameroon Telecommunications (Camtel), l’opérateur historique des télécommunications du Cameroun, son directeur Marketing et Communication, Benjamin Gérard Assouzo’o, sort de sa réserve. TIC Mag l’a rencontré pour avoir l’avis de Camtel à toutes ces positions de la Banque mondiale.

D’après lui, l’institution de Breton Woods s’illustre bel et bien par « un manque de respect pour un pays souverain ». Dans cet entretien avec TIC Mag, il répond point par point aux principales remarques et suggestions de la Banque mondiale. Une institution qui, dit-il, « n’est pas une organisation philanthropique », mais au service des intérêts étrangers. Au passage, il invite les Africains à prendre conscience de cette réalité.

TIC Mag : La Banque mondiale a rendu public au début du mois d’avril 2017 son rapport dénommé Cameroon Economic Memorandum qui évalue les performances à réaliser dans le secteur de l’économie camerounaise pour que le pays atteigne ses objectifs d’émergence. Et selon elle, le fait que Camtel qui bénéficie déjà du monopole sur les infrastructures soit également un opérateur de service pose un problème pour l’atteinte de ces objectifs d’émergence. Comment réagissez-vous à ce constat ?

Benjamin Gérard Assouzo’o : La Camtel s’est battue avec ses propres moyens pour pouvoir se doter de l’appareil productif qu’elle possède aujourd’hui. Donc, ce serait déjà contradictoire pour elle de se faire déposséder de ce que qu’elle a acquis. Et parlant de concurrence, nous estimons qu’il n’y en a pas vraiment une. Nous fournissons l’infrastructure à l’ensemble des opérateurs. En même temps, nous sommes distributeurs de services et en tant qu’entreprise étatique nous ne sommes pas les seuls au monde à le faire. Et de toute façon, il existe une Agence de régulation des télécommunications qui est chargée de régler les soucis de concurrence.

Sans compter qu’en termes de concurrence nous avons-nous aussi des motifs de nous plaindre. Nous voyons des gens creuser pour poser la fibre optique en toute illégalité et notre monopole sur la téléphonie fixe a été brisée par les call-box qui sont une hérésie mondiale. Mais, face à ces problèmes qui sont les nôtre, la Banque mondiale ne semble se soucier que des intérêts des multinationales étrangères quand elle parle de concurrence. Nous trouvons cela malheureux que les intérêts des entreprises nationales ne soient pas également pris en compte dans leur rapport.

Donc, nous demandons un peu moins d’ingérence de sa part. Surtout en cette période de crise mondiale ou les entreprises étrangères cherchent à se redéployer. Cela ne devrait pas se faire à nos dépends.

TIC Mag : La Banque mondiale constate également la faiblesse de l’accès à la téléphonie fixe et les tarifs mensuels élevés de location du large bande comparé à la situation dans d’autres pays dépendants des ressources naturelles ayant un PIB par habitant similaire au Cameroun comme l’Indonésie, la Malaisie, la Côte d’Ivoire ou encore le Nigéria. Qu’est ce qui justifie ces contraintes ?

B.G.A. : Ces types de comparaison à notre sens ne sont pas fondés du tout. A Camtel, nous voudrions être jugés en terme de qualité de service, pas d’abord en terme de prix, puisque même un prix bas pour une qualité de service médiocre n’est pas satisfaisant pour le client.

De plus, les pays avec lesquels nous sommes comparés sont classés dans la catégorie pays émergents, c’est-à-dire que leur population est plus nombreuse et leurs infrastructures plus développées que les nôtres. Nous travaillons activement à atteindre nous aussi ce niveau et nous estimons que peut-être nous y serions déjà si nous n’avions pas été soumis à un ensemble de plans d’austérité de la part de ces mêmes institutions de Bretton Woods. Sans compter que même après les privatisions les prix ne s’améliorent pas.

Je vous informe déjà qu’en Afrique, nous sommes parmi les opérateurs qui ont les tarifs les moins élevés et avec une bonne qualité de service. Je défie vraiment quiconque affirmant le contraire de venir se confronter à nous avec preuve à l’appui. Benjamin Gérard Assouzo’o

Mais, s’il faut vraiment comparer, nous attendons des chiffres. Et surtout ceux concernant les pays d’Afrique de même catégorie que nous. Et là, nous sommes prêts à nous expliquer sur nos tarifs. En plus, je vous informe déjà qu’en Afrique, nous sommes parmi les opérateurs qui ont les tarifs les moins élevés et avec une bonne qualité de service. Je défie vraiment quiconque affirmant le contraire de venir se confronter à nous avec preuve à l’appui. Nous sommes ouverts à la discussion.

TIC Mag : Quel pourrait être l’impact d’un démantèlement de Camtel tel que le propose la Banque mondiale ?

B.G.A. : Déjà, je trouve que le terme « démantèlement » est mal choisi. Que traduit-il ? C’est un manque de respect pour un pays souverain que de se comporter comme si on avait le droit d’arriver comme cela et foutre tout en l’air ! Ne serait-ce que politiquement ou diplomatiquement, il faudrait veiller au genre de termes qu’on utilise, à mon sens.

Maintenant, effectivement qu’il y aura un gros impact si un tel phénomène se produisait ! Si on dit qu’on veut aider le pays à se développer, ce qu’il faut faire c’est aider et soutenir les entreprises nationales pour qu’elles rapportent de quoi renflouer les caisses de l’Etat et développer les infrastructures et services dont la population a besoin. Or, grâce au mobile c’est possible car c’est un secteur qui demande peu de travail, mais donne beaucoup de profits.

Avec ce « démantèlement », ces profits seraient rapatriés à l’étranger et ce n’est pas profitable pour les Camerounais. Je prends l’exemple des bénéfices d’Orange Cameroun et de Mtn Cameroon qui s’élèvent approximativement à 500 milliards de francs Cfa pour une année. Soit l’équivalent de ce que coûterait une autoroute de 300 kilomètres comme celle entre Yaoundé et Douala. Pourquoi vouloir nous priver de ces apports financiers et prétendre en même temps vouloir nous aider à nous développer ? Ce n’est pas sérieux.

TIC Mag : A votre avis, qu’est-ce que le gouvernement camerounais envisage de faire face à ces requêtes qui semblent incessantes ? Déjà au début du mois de mars 2017, l’institution de Bretton Woods suggérait au gouvernement de procéder à ce démantèlement de Camtel pour redynamiser le secteur des TIC…

B.G.A. : Je ne peux pas répondre à cette question, vu que je ne suis pas un décideur. Je ne suis qu’un simple exécutant, un serviteur. Mais, j’ai la possibilité de dire tout haut ce que mes supérieurs pensent tout bas. Et ce faisant, je me fais un devoir de nous mettre en garde contre ce qui s’est passé chez nous dans les années 90. A savoir, permettre à des intérêts étrangers de prendre le contrôle de nos entreprises, mais ensuite rapatrier tous les gains, au lieu de développer nos infrastructures ici.

Je peux citer plusieurs exemples : la Regifercam actuellement est un tombeau ; Eneo suscite des plaintes incessantes, parce que la qualité de service est bien pire que lorsqu’elles étaient nationales, et pareil pour le secteur de la distribution de l’eau qui apparemment va être renationalisée selon ce qui se dit. Et cette tendance est mondiale, même si les technocrates de la mondialisation la voient d’un mauvais œil. Mais, ils ne devraient pas, parce que mondialisation ne signifie pas vampirisation de la vie sociale

Mon feu professeur d’Economie George Ngango tirait en son temps la sonnette d’alarme en disant que le rythme de la libéralisation au Cameroun était trop accéléré et s’apparentait à la braderie. Je nous invite à réfléchir à cela. Et surtout prendre conscience de ce que la Banque mondiale n’est pas une organisation philanthropique. Elle a des missions précises qui consistent à satisfaire les intérêts des pays qui les mandatent et pas les nôtres.

Camtel est en phase d’expansion et tourné vers l’Afrique centrale. Nous ne voyons pas en quoi seize milliards de francs Cfa nous aiderait. Sauf si c’est pour renflouer les poches de quelques-uns ! Il faut être sérieux, sinon on n’y arrivera pas.

Propos recueillis par Gaëlle Massang, avec TIC Mag

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