Gérard Lokossou (Airtel Congo) : « Les OTT sont des “monstres” qu’il ne faut surtout pas abattre »

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(TIC Mag) – Le directeur général d’AIRTEL CONGO présente les défis qui se posent aujourd’hui au Congo Brazza au sujet de la fibre optique. Pour le DG, il est important que les prix de la data soient encadrés par la régulation, mais aussi fixés par les opérateurs dans un jeu de libre concurrence. De sorte à assurer la croissance, mais aussi les investissements nécessaires pour accompagner ce qui constitue pour tous l’avenir. Gérard Lokossou qui a reçu l’équipe de TIC Mag il y a quelques mois revient également sur la menace des OTT (Over The Top, à l’instar de WhatsApp, Facebook Messenger, Viber, Skype etc.) et les relations d’Airtel Congo avec l’ARPCE, le régulateur télécoms.

TIC Mag : Aujourd’hui le Congo dispose de la fibre optique. Quels sont les challenges à relever afin que les Congolais puissent bénéficier de manière optimale de cette infrastructure ?

Gérard Lokossou : Le Congo bénéficie en effet d’un large réseau de Fibre optique aussi bien privé que publique mais nous sommes encore loin de la « Démocratisation » de cette fibre pour lui permettre de jouer son rôle de véritable moteur de développement. Le challenge est de faire la balance entre la dimension purement économique de cette fibre pour aider au développement et la nécessité de le faire de façon rentable pour les acteurs surtout du secteur privé que nous sommes. Et ce challenge nous devons le relever avec tous les acteurs que sont les ministères et autorité de régulation.

Le premier chantier se situe au niveau  réglementaire et le légal à l’instar de ce qui se passe dans d’autres pays pas très éloignés. Tous les coûts directs ou indirects de déploiement de la fibre sont règlementés et orienté vers la vulgarisation de cette dernière pour le plus grand nombre. Par exemple, à Brazzaville, ville qui se modernise davantage, il devrait être systématiquement inclus dans les plans architecturaux une arrivée de la fibre dans tous les buildings. Les coûts sont à ce jour prohibitifs comparés à ce qu’il peut avoir dans d’autres pays. Il y a certes une volonté, mais il faut qu’elle soit accompagnée par une prise en compte de tout ce qui touche à l’écosystème de la mise à disposition de la fibre optique.

TIC Mag : Que faire pour que les coûts soient accessibles ?

G.L. : La première chose à faire c’est de réguler ces prix notamment ceux du déploiement. Aujourd’hui, pour avoir une liaison dédiée, vous savez en moyenne combien il faut payer. Le régulateur a encadré  les tarifs pour ces différents éléments. Il y a eu des discussions avec les opérateurs pour trouver les prix, mais il faut également des discussions pour fixer les conditions pour permettre aux opérateurs d’investir dans le domaine de la fibre.  Il y a une part informelle très importante dans le développement de ce secteur. Résultat des courses, les opérateurs auront tendances à installer et déployer la fibre uniquement là où, économiquement, les coûts permettent de le faire.

TIC Mag : Certaines personnes, lors d’un récent forum sur la fibre optique à Brazzaville, indiquaient que les tarifs pratiqués entre les opérateurs concernant la bande passante n’étaient pas les mêmes. Est-ce vrai ?

G.L. : Je ne connais pas les tarifs pratiqués par les autres, mais je ne serai pas étonné qu’ils ne soient pas les mêmes. Mais, ils sont encadrés. Nous sommes dans un marché qui est aussi libre en concurrence. Et je ne sais pas si la volonté était qu’ils soient les mêmes. Parce que derrière, il y a un enjeu de libre concurrence, d’éviter que les opérateurs, de par leur force, se cartellisent et fixent un prix. A un certain niveau, il faut laisser faire la loi du marché. Je pense que c’est encadré, mais l’encadrement ne doit pas aller jusqu’à dicter quel doit être le prix.

TIC Mag : La création d’une société de patrimoine pour la gestion de la fibre optique est-elle une solution qui vous arrange à Airtel Congo ?

G.L. : Oui. Pourquoi ? Parce que la fibre optique devient un enjeu central même pour les opérateurs, car nous sommes aussi clients à un certain niveau. Elle l’est déjà d’ailleurs, la première chose que cela devrait nous garantir c’est une certaine qualité de service qui accompagne à certains niveaux de disponibilité. Aujourd’hui, nos utilisateurs subissent un certain nombre de désagréments dans leurs  expériences d’utilisation de l’Internet qui ne sont pas sans liens avec cette fibre. Parmi ces facteurs, l’entretien de la fibre optique, la capacité de réaction quand la fibre optique est coupée, etc.

Par exemple, le nombre de coupures enregistrées pour des raisons  de travaux d’utilité publique. Et pourtant, il y a trois niveaux de protection quand la fibre est déployée. Mais, il ne se passe pas une semaine sans qu’il n’y ait une coupure. A la fin, le client perçoit cela comme une contre-performance de l’opérateur en fonction du fait que l’opérateur ait une boucle de redondance qui soit efficace ou pas. La réalité c’est qu’on est dépendant. Avec une société de gestion, nous nous attendons à plus d’efficacité, à plus de moyens mis à disposition pour que cette fibre soit disponible avec la qualité de service attendue.

TIC Mag : Après la disponibilité de la fibre optique au Congo, comment faire en sorte que les tarifs de la data pratiqués par les opérateurs soient plus abordables aux Congolais moyens dont certains estiment que ces tarifs sont encore chers, même si l’on a observé quelques baisses ces dernières années ?

G.L. : C’est une bonne question. Je m’attendais à celle-là. En répondant à la question je vais peut-être être en désaccord avec vous sur un point. Le point de désaccord est situé au niveau du coût de la data. C’est un discours qui a l’avantage d’être populaire, mais qui n’est pas très réaliste. J’aurais bien aimé avoir une étude comparative des tarifs de la data dans les pays de l’Afrique centrale ou par rapport à d’autres bien de substitution pour que nous soyons d’accord d’abord sur cette conclusion. Et votre organe TIC Mag peut être un très bon relais pour ce genre d’étude. (…)

Il est temps que ce type d’étude soit faite. Je pense qu’à produit égal, le Congo est l’un des moins cher dans la sous-région. J’aimerais bien que vous fassiez cette comparaison pour que nous puissions avancer sur ce débat.

TIC Mag : Peut-on s’attendre pour les mois à venir à une réduction des coûts ?

G.L. : Tout opérateur, dans un marché libre comme celui que nous avons au Congo, est régulé par le marché. Le marché sanctionne si vous êtes en dehors. Sauf s’il y a une cartellisation des opérateurs. Ce qui n’est pas le cas au Congo. Comment est structuré le tarif chez nous ? C’est le coût plus une  marge.

Si l’on veut améliorer le prix de vente que vous appelez le coût, il faut pouvoir l’améliorer sur les deux axes. Pas simplement la marge, mais améliorer aussi le coût de revient de l’opérateur. Et c’est de là qu’on revient au point initial : c’est-à-dire combien cela revient à l’opérateur de déployer la fibre optique ? On a un effet de volume qu’on peut avoir si on avait la fibre déployée partout.

On pourrait alors avoir une économie d’échelle qui nous permettrait, en tant qu’opérateur, d’avoir des tarifs beaucoup plus attractifs tirés vers le coût.

Gérard Lokossou (Airtel Congo) : « Internet et la data représentent l’avenir pour les opérateurs »

Normalement, pour l’économie globale et pour l’Etat congolais, il est important que les prix de la data soient fixés de telle sorte que nous ne n’hypothéquions pas l’ensemble du marché et la capacité à investir. Parce que c’est un secteur stratégique pour l’économie du Congo.Gérard Lokossou

TIC Mag : Le meilleur moyen de faire baisser les prix, c’est donc de rendre cette fibre optique plus disponible au plus grand nombre…

G.L. : Absolument ! Aussi, pour rendre la fibre optique plus disponible, il faut rendre le déploiement plus accessible ou plus réglementé. Aujourd’hui, le faire avec les coûts que nous avons serait pour tout opérateur hypothéquer son avenir. D’abord, c’est interdit de vendre la marge négative, mais Internet et la data représentent l’avenir pour les opérateurs.

C’est clair que la voix baisse de plus en plus. Il y a une forte substitution des services que nous faisions il y a quelques années avec le GSM par les services OTT (Over The Top, WhatsApp par exemple, ndlr). Plus nous améliorons la qualité, plus nous avons un impact direct sur ce qui était la voix.

TIC Mag : Comment percevez-vous chez Airtel Congo l’influence que les OTT opèrent dans les services qui, auparavant, étaient les vôtres ?

G.L. : Les OTT sont des “monstres” qu’il ne faut surtout pas abattre mais qu’il faut canaliser. Le problème ne se pose pas en termes d’existence ou de non existence des OTT. C’est un problème, une fois de plus, de régulation et de réglementation du marché. Nous sommes soumis à un certain nombre de contraintes, d’obligations et de taxes auxquelles ces OTT ne sont pas soumis.

La réalité c’est que nous nous retrouvons sur un marché avec une sorte de concurrence déloyale. D’autant plus que ce qui donne de l’impulsion à cette concurrence c’est l’amélioration de la qualité de nos services, donc de l’Internet. Aujourd’hui, cela représente une menace, mais demain cela pourrait représenter une opportunité de collaboration. Toutes les pertes de recettes sur la voix ou sur les SMS que nous enregistrons ont un impact sur les taxes que nous payons. Cela un impact sur l’Etat congolais.

Toute l’économie est perturbée par la présence de ces nouveaux opérateurs, qui, comparés à nous, n’ont pas d’infrastructures et d’obligations, mais qui proposent des services qui se substituent à ce que nous faisons.

Certains pays sont même allés jusqu’à les interdire, ces OTT ou les limiter à certains services. Cela veut dire que l’impact qui était négligeable il y a quelques années est devenu réel. Ce sont des acteurs à part entière. Ils doivent être pris en compte dans les deux sens. Aussi bien en termes d’obligations, qu’en termes de droits. Aujourd’hui, ils sont, entre guillemets, des clandestins. Il faut les encadrer.

TIC Mag : L’ARPCE a récemment fixé les tarifs d’interconnexion et l’on a constaté une baisse des tarifs d’interconnexion des SMS. Un communiqué a été publié par le régulateur pour inviter les opérateurs à donner leur avis sur ces tarifs. Quel a été l’avis d’Airtel Congo à ce sujet ?

G.L. : Nous avons la chance de travailler en très bonne intelligence avec notre autorité de régulation. Je dis la chance, parce que notre autorité de régulation est certes ferme, mais à partir du moment où nous ne sommes pas en rupture de communication avec le régulateur, nous pensons que nous avons la base pour pouvoir aborder les problèmes quand ils se posent.

Pour nous, chaque fois qu’il y a une décision, le plus important c’est de comprendre la volonté qu’il y a derrière la décision et de regarder si l’approche prise par la décision est la meilleure pour tout le monde pour atteindre la volonté exprimée. Quel est l’objectif du régulateur ? Peut-on l’atteindre différemment ? Est-ce le seul moyen de l’atteindre ?

Ce sont autant de questions que nous nous posons et dont nous discutons avec le régulateur pour examiner les voies et moyens. A partir du moment où le cadre de discussion est ouvert et que l’intérêt du Congo est mis en avant, il n’y a pas de raison de ne pas s’aligner..

TIC Mag : Quand vous dites que le régulateur est aussi ferme vous faites probablement allusion à la réduction par l’ARPCE d’une année de la durée votre licence à cause d’une qualité de service jugée discutable…

G.L. : Le régulateur a effectivement proposé la réduction d’un an de la durée de notre licence. Une décision qui est prévue dans la licence que nous avons. En la proposant, le régulateur n’est pas en dehors de la feuille de route tracée par la licence. Après, il y a des circonstances qui l’encadrent.

Nous avons une position par rapport à cette décision et ce que nous faisons c’est que nous continuons de batailler auprès du régulateur et auprès de toutes les autorités pour faire comprendre l’inopportunité de cette décision, au regard des nombreux investissements qui sont faits pour améliorer la qualité de service.

Par exemple, la disponibilité de l’énergie électrique à Brazzaville fait problème. La disponibilité de l’électricité dans une ville comme Brazzaville est en moyenne de 40%. Dans les zones reculées, la disponibilité de l’électricité est encore moins importante. La dépendance que nous avons de l’électricité est un phénomène réel.

Nous avons des sites où nous utilisons des batteries, des groupes électrogènes, etc. Il peut arriver que nous passions toute une journée sans électricité. Et ce n’est pas un phénomène exceptionnel. Le temps d’autonomie des batteries est de quatre à six heures. Les chances que nous ayons des sites qui tombent sont énormes. Et nous sommes obligés de faire un travail pour essayer de rattraper.

Et quand vous avez les pénuries que nous avons connues et que nous connaissons sur la disponibilité du carburant, alors que les groupes électrogènes fonctionnent au carburant, vous essayez de comprendre.

En mai 2016 par exemple, nous n’avions pas la possibilité d’acheter le quota de carburant qu’il nous fallait. Ce sont autant d’éléments qu’il faut mettre dans  la balance quand nous avons en face de nous ce genre de décision. Nous avons donc choisi de faire la bataille des arguments, de démontrer ce que nous faisons depuis l’audit qui avait été réalisé l’année précédente, les challenges auxquels nous sommes confrontés et que nous ne pouvons pas relever étant seul. Oui, c’est une décision qui nous a surpris, qui nous a peinés, mais que nous combattons avec les moyens que nous avons : les arguments.

Propos recueillis par Beaugas-Orain DJOYUM, à Brazzaville


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